La croissance accroît-elle notre bonheur ? (par Lachemi Siagh)

La croissance accroît-elle notre bonheur ? (par Lachemi Siagh)

Lachemi Siagh 2010Par rapport aux années soixante-dix, années des pénuries et des programmes anti- pénuries, l’Algérie vit aujourd’hui dans une économie d’opulence. Il n’y a qu’à voir nos routes qui sont encombrées. Il y a tant de voitures en circulation qu’il n’y a plus d’espace pour les conduire ou les stationner. Le parc se renouvelle à vive à allure, et pratiquement toutes les grandes marques sont présentes. Les mises en chantier de maisons et immeubles, malgré les problèmes du foncier, se font à un rythme jusque- là, inégalé. Les étals des marchés sont pleins à craquer de fruits et légumes. Dans les magasins, on trouve aussi bien les produits de grand luxe que les produits à bon marché importés de Chine, de Turquie et d’ailleurs.

Est-ce à dire que tout le monde a accès à cette opulence ? Certes non. L’intuition de l’homme de la rue est que seuls les commerçants et les patrons qui œuvrent dans le secteur informel ou ceux qui bénéficient des largesses de l’Etat, ont les moyens d’y accéder. Pourtant dans l’esprit de certains, théoriquement tout le monde doit pouvoir  profiter de cette surabondance vu que tous les indicateurs macroéconomiques sont au vert : une inflation officiellement inférieure à 4%, une croissance positive et des réserves de change avoisinant les 200 milliards de dollars. Après le remboursement par anticipation de la dette aux Clubs de Paris et de Londres, la dette extérieure représentera moins de 2% du PIB, comparativement à presque 100% pour la France, ou 175% pour la Grèce. Malheureusement, le lien entre notre bonheur et la bonne tenue des fondamentaux économiques n’est pas automatique. A quoi sert alors la croissance, disent certains, si l’impact positif de ces facteurs macroéconomiques ne se reflète pas sur la vie quotidienne du citoyen et n’augmente pas son pouvoir d’achat ?

Le facteur déterminant, c’est le type de croissance que l’on choisit. Celui qui est retenu actuellement, c’est une croissance par addition de ressources. C’est l’Etat qui injecte des fonds dans l’économie et qui réalise un vaste programme d’infrastructures. Il en résulte un « lag » ou un décalage entre l’arrivée d’une partie de ces ressources aux portefeuilles des ménages et la réalisation des projets. Ce décalage est lié à la vitesse de mise en chantier des projets et des débours y afférents. Le gros des sommes investies va cependant aux entreprises de réalisation et les créations d’emplois ne sont pas toutes permanentes.

Cette première phase de croissance par addition de ressources, certes indispensable pour mettre en place les infrastructures nécessaires au développement du pays et attirer des investissements privés, doit être suivie d’une phase de croissance où l’entrepreneuriat algérien doit trouver son épanouissement et générer de la valeur. C’est cette phase qui doit créer des emplois plus durables, grâce à des investissements productifs de biens et de services. La croissance durable c’est celle qui crée des biens locaux qui se substitueront aux produits importés et qui s’exporteront et généreront des devises. La croissance sera durable lorsque l’économie sera suffisamment diversifiée et que les rentrées de devises générées par nos exportations en dehors des hydrocarbures participeront de façon significative à couvrir un endettement extérieur éventuel. La Chine, qui n’est pas un pays pétrolier et dont la facture énergétique est colossale, détient plus de 2000 milliards de dollars de réserves de change générés par son excédent commercial. C’est aussi la seule condition à laquelle le risque pays diminuera et améliorera la côte de crédit du pays dans le cadre d’un éventuel rating.

La croissance par addition de ressources justifie moins une augmentation de salaires qu’une croissance découlant d’un dynamisme de l’entreprenariat créateur de valeur et générateur de richesse. Les augmentations de salaires doivent être la contrepartie d’une productivité accrue.

Dans le cas de l’Algérie, d’aucuns justifient la nécessité de l’augmentation des salaires par le fait que le salaire minimum en Algérie soit demeuré assez bas par rapport à celui de nos voisins. Il en est de même du revenu moyen par tête d’habitant et les gens comparent le revenu moyen de l’Algérien à celui de son voisin marocain ou tunisien et concluent que le revenu algérien est bien moins élevé. C’est certainement vrai, mais il ne faut pas oublier que les transferts sociaux sont bien plus importants en Algérie et que le prix de beaucoup de biens mis sur le marché par des entités publiques est bien moins élevé en Algérie. C’est le cas des produits énergétiques. Le citoyen algérien paie le prix de l’essence et du mazout ou bien encore celui de l’électricité beaucoup moins cher que ses voisins marocain ou tunisien. Ce qui explique la contrebande de produits énergétiques à nos frontières. Les médicaments sont aussi moins chers ici qu’en Europe et nos émigrés s’approvisionnent aussi en médicaments de base chaque fois qu’ils viennent au pays.

La question des salaires et des niveaux de revenu n’est pas simple. Son traitement doit tenir compte des impacts sur les grands équilibres. Le fait que l’Algérie dispose de réserves de change importantes ne justifie pas une distribution de ces ressources sans contrepartie. Toutefois, il faut un ajustement raisonnable pour rattraper un effritement du pouvoir d’achat. Il ne faut surtout pas oublier que l’Algérie ne fait pas encore partie des pays nantis. Les algériens seraient plus heureux s’ils étaient, eux-mêmes, la source de création de richesses dont une partie doit leur revenir en bonis ou en augmentation de salaires.

Lachemi Siagh est docteur en management stratégique et Conseiller en investissement financier, membre de l’ACIFTE